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Entre objectivité et engagement, le fragile équilibre des médias

Entre objectivité et engagement, le fragile équilibre des médias

🤔 La semaine dernière, sur le Discord de Flint, j’ai eu un débat très intéressant avec deux membres de la communauté, Zina et Sabrina. Nous échangions autour de la politisation des médias aujourd’hui : Sabrina constatait qu’il n’était plus possible de trouver une ligne éditoriale non-politisée, et donc une information non-biaisée. Elle s’inquiète notamment pour les plus jeunes lecteurs, qui n’ont pas forcément conscience de ces partis pris lorsqu’ils s’informent. Zina, elle, estimait que l’engagement d’un média était plutôt normal, notamment sur la thématique du réchauffement climatique qui implique une politisation forte pour agir. 

J’ai donc décidé d’aller discuter de tout cela à Clara-Doïna Schmelck, journaliste spécialiste des médias, à ETX et auteure. 

Selon Sabrina, membre de la communauté de Flint, il est très compliqué aujourd’hui d’accéder à un média non-politisé, et donc d’avoir une information sans biais. Est-ce la réalité du monde de la presse aujourd’hui ?  

Historiquement, c’était pire avant. Quand on regarde la presse des années 50, on dirait aujourd’hui que c’était très militant. Au contraire, aujourd’hui, la presse fait un effort d’objectivité qu’il n’y avait pas il y a trente ans. Le Figaro et Libération étaient deux pôles opposés, où les opinions étaient présentées avant les chiffres. Aujourd’hui, il y a une culture de la donnée, qui fait que ce soit au Figaro, à Libé ou au Monde, on va essayer d’être le plus objectif possible. 

Dire qu’il n’y a que des médias politisés n’est qu’un ressenti. En France, la presse qu’on dit “traditionnelle” est une presse centrale, professionnelle, qui dépend d’organismes de déontologie. Et à côté de ça, en marge et propulsée par les réseaux sociaux, il y a une presse périphérique, qui dessert l’opinion. L’information va y être présentée de manière biaisée, par des opinions assumées, d’extrême-gauche ou d’extrême-droite. Cette sphère de médias s’est installée à la faveur des groupes Facebook puis des boucles Telegram et Whatsapp : Égalité et réconciliation, Révolution permanente, etc. Pour ces médias, il n’y a aucun souci d’objectivité.  

Au milieu de tout cela, il va y avoir des médias, comme Valeurs Actuelles ou Blast, qui sont entre les deux. Ils veulent parfois assurer une certaine centralité, mais ils desservent aussi une clientèle qui a envie d’entendre des choses partisanes. C’est une franche de médias hésitante. Quand vous ouvrez Valeurs Actuelles, vous pouvez lire quelque chose d’horrible sur les musulmans, qui est faux et ordurier, et à la suite, puis un article un peu plus objectif, par exemple sur comment Emmanuel Macron est parvenu à maîtriser l’inflation. C’est une manière de se légitimer comme presse centrale, car ils ne veulent pas appartenir à une presse périphérique, militante. 

Pour un média, être engagé peut être vu comme un gage de franchise, en ne revendiquant pas une neutralité, dont on sait les failles en journalisme. Est-ce que ce n’est pas aussi un danger de se voir accuser de “censure” des opinions différentes ? 

Le problème, c’est quand un média est engagé, il ne maîtrise plus vraiment son engagement. Parce que les lecteurs vont toujours en réclamer plus dans ce sens. Et vont crier à la censure dès que les journalistes de ce média vont essayer de se modérer un peu. On court à l’obsession. Par exemple, pour Reporterre, traditionnellement à gauche, certaines personnes vont désormais les considérer comme de droite, ils seraient devenus mainstream en grandissant. Dès qu’un média fait un effort d’objectivité, il va perdre sa base militante. 

Il y a quand même un moyen pour les médias d’exprimer aux lecteurs leur volonté d’objectivité : ce sont les rubriques de datajournalisme et d’enquête, qui sont le plus objectives possible. Les opinions sont dans les tribunes et les éditoriaux. Un journal comme Le Monde le fait très bien comprendre. Les décryptages de données sont objectifs, il n’y a aucun commentaire. Et les éditoriaux sont signés du nom de la personne. 

Ce qui est intéressant aussi, c’est le pluralisme au sein d’un même média. Par exemple, le Figaro est un journal qu’on dit assez de droite, mais selon les rubriques, il va y avoir un pluralisme de sensibilité, qu’il faut apprendre à ressentir. Les lecteurs doivent apprendre à être moins binaires, à ne pas attendre d’objectivité ou de la partialité totale. Dans un journal, il peut y avoir différentes voix, différentes approches, selon les angles choisis. En amont, c’est aussi une éducation du lecteur quand il est encore jeune. Et ça, c’est quelque chose que l’on a gagné par rapport à il y a vingt ans. Avant, un journal avait une ligne éditoriale assez fermée, mais aujourd’hui, avec les rubriques et les réseaux sociaux, elle s’est beaucoup ouverte. 

Dans un sens, voir ces médias partisans émerger est positif car cela témoigne d’un pluralisme. Le problème est qu’il n’y a pas beaucoup de maturité dans ce pluralisme. On est encore dans de l’opinion qui est du rejet. Pour reprendre Valeurs Actuelles, ils pourraient être à droite traditionnelle, c’est leur choix, mais ils sont beaucoup dans le rejet. C’est pareil à l’extrême-gauche, qui est beaucoup dans le rejet de l’entreprenariat, du business, et en bloc, sans nuance. Le rejet est un peu l’opinion du média qui manque de moyen, c’est le tract. 

Alors, comment faire pour que ces médias puissent avoir des positions militantes, sans être tout le temps dans le rejet ? Aux États-Unis, il y a certains médias, engagés, qui mise plus sur le reportage, les enquêtes, mais parce qu’ils ont plus de moyens. En France, Médiapart est un peu l’exemple du média qui enquête. Ils n’ont pas toujours de cible obsessionnelle, qui est le problème de l’immaturité des médias à la marge. Médiapart est certes engagé mais pas véritablement encarté. 

Avec une défiance grandissante envers les médias traditionnels, les citoyens, notamment les plus jeunes, sont-ils plus à la recherche de médias engagés ?

Le lectorat a une attitude contradictoire. Parfois, il se fait plaisir avec des médias très en marge, où il va pouvoir lire son ressentiment. Et en même temps, il réclame de l’objectivité. C’est un peu comme les Parisiens qui vont marcher à la montagne : ils veulent que tout soit sauvage mais en même temps, que tout soit tracé pour ne pas se perdre. Tous les médias ont conscience de cette attitude paradoxale, et ce n’est pas évident. 

Malgré cette méfiance envers les médias traditionnels, les lecteurs veulent encore de cette presse, ils la réclament. S’ils sont méfiants envers ces médias, c’est qu’ils ont encore un espoir, une attente, ce n’est pas un rejet en bloc, car ils ne veulent pas non plus rester dans leurs propres médias d’opinion.

Pour les plus jeunes particulièrement, n’avoir accès qu’à ces médias partisans est un vrai danger. Avec les algorithmes de recommandation, ils peuvent être enfermés là-dedans pendant de longues années, sans voir autre chose. Afin de contrer cela, il n’y a qu’une seule chose à faire : une offensive de la part des grands médias pour être présents sur tous les réseaux. Il faut contre-attaquer, occuper le terrain. La presse traditionnelle a encore un grand rôle à jouer, celui d’une force d’opposition.

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