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Ton cerveau, ce gros boulet

Ton cerveau, ce gros boulet

Comment vas-tu ? En vacances déjà ? Dans quelle région ? Moi je suis dans une région assez animée mais que je n’aime pas beaucoup. On l’appelle la région du stress infernal. Tu connais ? C’est une région où il fait soit trop chaud, soit il pleut mais avec un vent énervant, tu as mal au dos le matin parce que leurs hôtels sont pourris et la piscine est remplie de trucs gluants en plastique qui te portent sur les nerfs. Dans cette région tu ne votes pas aux élections régionales, ou si plutôt, tu peux voter, mais juste contre. Du coup il n’y a pas de président ou présidente de la région, mais c’est comme s’il y en avait un : rien ne se passe, à part des événéments énervants. Dans cette région, il y a un incubateur pour entrepreneurs stressés, et évidemment ils m’ont accepté tout de suite tellement je suis un génie du stress. Bonjouuuuuur ! Oui je sais on ne peut pas toujours être de bonne humeur, hein. Mais je suis content de t’écrire. Je pensais te parler du match de foot perdu de l’équipe de France contre la Suisse lundi dernier (ou plutôt gagné si tu es Suisse), histoire bien commencer ton dimanche, mais comme je n’y connais rien en foot je te dirais juste que la séance de tirs au but de lundi, tu sais ce moment horrible où tu ne peux rien faire d’autre qu’espérer que ton tir rentre dans le but sauf que c’est le hasard qui décide, eh bien c’est un peu mon état d’esprit en ce moment.

On est en attente de la deuxième partie de la levée de fonds de Flint, on appelle ça la levée en dette (auprès des banques donc) que nous avions programmée dans notre grand enthousiasme béat pour le mois de mai, sauf que dans la vraie vie ça ne se passe jamais comme tu le prévois dans ton business plan et donc nous attendons toujours. Tu vois, c’est un peu comme si j’assistais à la séance de pénalties d’une finale de l’EURO mais depuis deux mois. Sinon je vais bien.

Alors, je sais, tu vas m’envoyer plein de conseils pour passer cette séance en restant ZEN. Donc autant te prévenir : J’AI DEJÀ ESSAYÉ LE YOGA. Je n’en peux plus du yoga et des excercices de respiration et de scan mental de ton corps. Le seul avantage c’est que c’est bon pour le gainage, donc je suis toujours aussi stressé mais plus joli. J’ai lu aussi des trucs sur l’acceptation des événements que tu ne contrôles pas. Ça ne marche pas. Je ne supporte pas les trucs que je ne contrôle pas. Oui oui, j’ai aussi essayé le psy et il m’a dit « Alors, parlez moi de votre père ».

Aaaaaah, ça fait du bien ! Désolé, hein, c’était coincé à l’intérieur il fallait que ça sorte. Bon. Sinon, ce matin je voulais te parler de ton meilleur ami.

(Pour illustrer cette lettre de la décontraction Shavasana je te propose des photos de peluches Furby trouvées sur ce compte Instagram coréen sans intérêt, ne me demande pas pourquoi…)

Ton meilleur ami, par les temps qui courent surtout, c’est ton cerveau.

Je m’y suis intéressé cette semaine justement parce que je cherchais des méthodes pour destresser et j’ai appris deux ou trois choses intéressantes sur les sillons qui se creusent dans ton cortex quand tu stresses par exemple. Et qui font qu’au bout d’un certain temps tu as du mal à sortir de ces sillons. Du coup, pour en sortir, il faut laisser de la place pour autre chose. Comme regarder la neige tomber, propose le psychiatre Christophe André, qui n’a pas du penser aux gens qui liraient son livre en plein été. Le livre, collectif, qui s’appelle « Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner« , m’a aussi fait penser aux infos négatives dont nous sommes bombardés chaque jour. Le Dr André raconte que si l’on soumet des rats à une forte exposition à des stimuli négatifs (genre on leur envoie des chocs électriques sans raison particulière) ils se retrouvent coincés dans une sorte d’état de dépression durable, même quand on les remet dans un contexte agréable.

Une mauvaise expérience, ou un stress, modifie la dynamique fonctionnelle de ton cerveau, vois-tu,. C’est observable en imagerie médicale. Pour le sortir de ce sillon, il faut faire travailler son cerveau comme un muscle, avec des stimuli positifs et répétés, par exemple avec la méditation (ou un bon repas avec des amis, au choix). Cette idée de neuroplasticité, et de l’impact physique des événements que l’on vit, dans cet organe visqueux qu’est le cerveau, j’ai trouvé ça renversant.

Mais la suite m’a encore plus surpris.

Figure-toi que la façon dont tu t’informes dépend aussi de la biologie. Dans un ouvrage passionnant, « Perdons-nous connaissance?« , le neurologue Lionel Nacache, raconte comment se forme notre connaissance. Tu vas voir, ça fait pas mal réfléchir, et un peu flipper quand on y pense.

(Du coup je te remets un Furby)

Tout d’abord, il fait la différence entre l’information et la connaissance. Je vulgarise grossièrement : l’information, c’est ce que l’on perçoit, la connaissance c’est ce que l’on interprète. Or, cette capacité que nous avons à produire en nous de la connaissance, fonctionne selon un mécanisme de fiction. En gros, on s’invente une histoire qui fait sens, même si elle n’a rien a voir avec la réalité « objective » de l’information. C’est notre manière d’intégrer les choses. Ce appel singulier à notre imaginaire, celui là même qui forge notre individualité, peut avoir des conséquences chelou.

Le Dr Nacache prend l’exemple de cet homme qui avait un dysfonctionnement du cerveau qui faisait qu’il ne reconnaissait pas les gens. Par exemple, quand il voyait sa copine, il ne la reconnaissait pas, mais il la trouvait tellement jolie qu’il n’arrêtait pas de la draguer. Faisons une pause sur ce détail insolite, si tu le veux bien. Non mais, mets toi à la place de la copine. Ton mec te drague, bon c’est flatteur, ok. Sauf qu’il est en fait en train de te tromper avec toi-même ! J’ai trouvé cet exemple fascinant. Mais ce n’est pas là où je voulais en venir. Le patient en question, quand on lui demandait qui était cette femme, inventait une histoire complètement imaginaire, dont il était absolument convaincu. Il n’était pas fou. Son cerveau essayait juste de recoller les informations qu’il avait devant lui pour que ça ait du sens. Et l’homme ne se rendait pas compte qu’il y avait un problème.

Qu’est-ce que cette observation flippante nous dit sur l’information et sur la vérité ? Eh bien, que nous inventons en permanence, non pas parce que nous sommes crédules et mal éduqués, mais parce que c’est notre façon d’apprendre. L’imaginaire est un élément essentiel de la fonction cognitive. Le tout, tu me diras, est de le savoir, et de stimuler en permanence cette fonction avec d’autres informations. Sauf que ce que l’on fait à ce moment là à un autre effet neurologique : la brûlure de la connaissance. Accepter une information nouvelle modifie la perception que nous avons de notre individualité, voire de notre réalité. On a donc tendance à la rejeter. On pourrait même avancer que trop d’informations contradictoires peut passablement altérer notre équilibre psychique. Il faut donc apprendre à apprendre pour ne pas rester cramponnés à nos idées reçues, mais sans péter un plomb non plus. Et apprendre à considérer qu’une information n’est pas une connaissance, même mathématique. Apprendre à considérer une information comme une vérité, et pas comme une interprétation, poursuit-il, c’est prendre le risque de perturber le processus d’assimilation. Est-ce à dire qu’il n’y a pas de vérité mais que des interprétations ? On en revient à la définition d’Etienne Klein (« Le goût du vrai » – chez Tracts) : un consensus stabilisé d’interprétations.

Mais il faut aussi faire attention à l’excès de connaissance, ajoute le Dr Nacache, parce qu’il peut paralyser. Et de citer Nieztzche : « La connaissance tue l’action, pour agir il faut être enveloppé du voile de l’illusion » (La Naissance de la Tragédie). Idée qui fait penser à nos décisions d’aller nous faire vacciner « parce que bon y en a marre, il faut avancer« , même s’il reste encore des tonnes de données contradictoires à trier pour se donner envie d’avoir tort. Pour éviter la paralysie quand il faut agir vite, faut-il savoir se mentir un peu à soi-même ? Je te laisse méditer tout ça.

Cette idée de connaissance = croyance, nous en dit beaucoup sur ce que la connaissance doit à l’imaginaire mais aussi à notre statut d’animal social. Et de la nécessité de retrouver un récit collectif au moment ou un bombardement d’informations vient percuter nos cerveaux dopés à l’imaginaire apprenant.

On a coutume de dire que s’informer correctement c’est faire appel à la raison. J’aimerais terminer en te racontant cette petite histoire très perturbante (mais je suis là pour ça, hein), rapportée par Antonio Damasio, dans « L’Erreur de Descartes« . Le neurologue y explique pourquoi il est impossible de réfléchir sans faire appel à l’émotion.

Un des patients du Dr Damasio était atteint d’une lésion pré-frontale, qui le coupait de ses émotions. C’est très pratique, par exemple, lorsque tu roules sur une route verglacée. Tu es super serein et tu évites de faire tous les gestes contre-intuitifs que l’on a l’habitude d’enchainer quand on panique, parce exemple freiner brusquement. Par contre, pour choisir une date dans le calendrier pour prendre un rendez-vous avec ton neurologue, vois-tu, c’est beauuuuuuucoup plus laborieux.

« Le patient a tiré son agenda de sa poche et a commencé à consulter le calendrier. Il s’en est suivi une scène remarquable, dont ont été témoins plusieurs chercheurs de mon laboratoire. Pendant presque une demi-heure, il a énuméré les raisons pour et contre le choix de chacune de ces deux dates : engagements antérieurs, proximité d’autres engagements, prévisions météorologiques, et pratiquement toutes les sortes de raisons envisageables. Il était en train de nous dévider une ennuyeuse analyse de coûts et de profits ; il se livrait à des comparaisons sans fin et sans intérêt entre différentes options et leurs éventuelles conséquences. Il a fallu énormément de sang froid pour écouter tout cela sans taper sur la table et lui dire d’arrêter. Finalement, je lui ai dit qu’il devait venir le second des deux jours proposés (…). Il a simplement dit : « C’est très bien »

En quoi l’émotion aurait-elle aidé notre personnage à prendre une décision ? Déjà, il se serait fatigué lui-même, aurait senti le ridicule de la situation, ou se serait impatienté par exemple.

Ça te parle ?

🌟 Nos maximes de vie

Depuis quelques semaines, je te demande de m’envoyer tes maximes de vie, ces petites phrases qui ont accompagné ta vie, que t’ont livrées tes parents (ou ce qu’ils ne t’ont pas dit). En voici quelques autres. Tu peux m’écrire pour m’envoyer les tiennes !

Vincent nous parle du temps perdu :

« Mes parents m’ont évidemment aimé comme des dingues mais par pudeur ou par incapacité à gérer ou communiquer leur propre émotion, il ne m’ont jamais dit « je t’aime ».
Il n’y a que depuis très peu de temps (et 50 séances de psy) que j’ai découvert à quel point les parents avaient un rôle affectif fondamentalement fondateur (oui, c’est une figure de style réfléchie qui montre l’importance de la notion de fondations) aussi dantesque dans ta propre construction
« Si mes parents ne m’ont jamais dit ‘je t’aime’, c’est probablement parce qu’ils ne m’aimaient pas. S’il ne m’aimaient pas, qui je suis, moi, pour oser m’aimer ? »
Et voila. 48 ans de perdus… et un dépendant affectif…
Heureusement, ça et le reste (plafond de verre…) sont désormais « problem solved ». Ouf. Mais quel temps perdu…. »

Arnaud évoque le courage … et la prise de décision :

« Jeune ingénieur, j’ai mon premier entretien d’embauche. Pas vraiment mon job de rêve. Une boîte de btp qui a besoin d’un ingénieur pour encadrer l’installation de réseaux câblés. L’entretien se passe bien, et il me pose la question finale de l’entretien : quelle est la plus grande qualité d’un ingénieur ? Et là, j’avoue, je bloque. Je bafouille, la capacité de travail ? les connaissances ? Non, me dit-il : la capacité de décision ? Hein ? Ok.

Et maintenant, je suis un vieil ingénieur, DG, … Et je suis absolument sûr d’une chose, avoir une capacité de décision est important, pas de doute, mais on confond souvent capacité de décision et décision rapide. Et là, je crois que cela peut être destructeur. Une décision, cela se construit, et cela se construit à plusieurs. Oui, à la fin, il faut décider, et parfois c’est brutal. Mais comme le dit mon beau-père : la seule chose que je fais plus vite, c’est des conneries.

Pour moi, aujourd’hui, la plus grande qualité d’un ingénieur et d’un cadre, c’est le courage. Et malheureusement, ce n’est pas quelque chose qui est spécialement travaillé dans la formation. »

Isabelle se souvient de sa grand-mère qui avait des expressions bizarres quand même :

Isabelle :

Il m’est venu spontanément à l’esprit cette phrase de ma grand mère que m’a répété ma mère :  » mes vêtements peuvent être sales, mais je veux que mon ventre soit propre »…. il s’agit d’une traduction littérale, d’une phrase en dialecte calabrais… Mais elle résume assez bien selon moi tout ce bon sens paysan. Bien sûr, le sujet est la nourriture, mais ça résonne également pour moi sur une forme de savoir être. Être propre « dedans » ».

❤️ Participe !

Voilà ! Tu peux me parler directement en répondant à ce mail (ou en m’écrivant à benoit@flint.media). Je réponds à tout le monde !

Tu peux aussi rencontrer et échanger avec plus de 800 lecteurs et utilisateurs de Flint (et donc moi-même) sur la plateforme Discord, en allant ici.

Et si tu veux lire l’histoire de Flint et pourquoi nous avons lancé cette nouvelle plateforme, tu peux lire cet interview dans le Blog du Modérateur.

Je te souhaite un beau dimanche sans stress. N’oublie pas de regarder la neige, conseil de psy !

Benoît