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La concentration des médias, un enjeu démocratique depuis la IIIᵉ République

La concentration des médias, un enjeu démocratique depuis la IIIᵉ République

MaĂ®tre de confĂ©rences en science politique et spĂ©cialiste des mĂ©dias, Nicolas Kaciaf retrace les liens entre la presse et l’argent. Dès la fin du XIXᵉ siècle, de nombreux journaux Ă©taient aux mains de quelques riches hommes d’affaires, transformant ainsi la dynamique du marchĂ© de la presse. Une indĂ©pendance du secteur est indispensable pour la dĂ©mocratie selon le chercheur, afin de faire face Ă  la polarisation extrĂŞme du dĂ©bat public.

Depuis le 24 novembre 2021, le SĂ©nat dispose d’une commission d’enquĂŞte sur la concentration des mĂ©dias. D’après les mots de son prĂ©sident, le sĂ©nateur centriste Laurent Lafon, celle-ci ne vise pas Ă  « dĂ©noncer le comportement ou la stratĂ©gie de tel ou tel acteur Â» mais Ă  « comprendre le nouveau paysage qui se dessine Â».

Son objet est avant tout d’« interroger la pertinence Â» d’une lĂ©gislation Ă©tablie en 1986 (loi relative Ă  la libertĂ© de communication, dite loi LĂ©otard) et dont le volet « anti-concentration Â» (dĂ©fini dans son article 39) n’a Ă©tĂ© que partiellement modifiĂ©, malgrĂ© les profondes transformations de l’écosystème mĂ©diatique.

Les travaux de cette commission ont pu bĂ©nĂ©ficier d’une certaine exposition mĂ©diatique, en raison de l’audition des principaux propriĂ©taires de groupes mĂ©diatiques, et notamment celle de Vincent BollorĂ© le 16 janvier.

Principal actionnaire du groupe Vivendi, il étend son empire médiatique depuis le lancement de la chaîne Direct 8 en 2005.

Le Système B. L’information selon Vincent Bolloré. Documentaire produit par Reporters sans frontières (RSF).

L’industriel suscite de lĂ©gitimes inquiĂ©tudes quant Ă  cette mainmise croissante sur l’information, au regard de la « droitisation Â» des orientations Ă©ditoriales, de la mise au pas des rĂ©dactions et de la multiplication des procĂ©dures visant Ă  faire taire les investigations journalistiques Ă  son encontre.

Surabondance de l’offre et concentration du capital

Plus que les autres dĂ©mocraties libĂ©rales, la France connaĂ®t une situation paradoxale. D’un cĂ´tĂ©, le numĂ©rique a rendu possible une dĂ©multiplication sans prĂ©cĂ©dent de l’offre de mĂ©dias et de contenus, au point d’engendrer une situation d’« hyperconcurrence Â» pour l’attention des publics et leur monĂ©tisation.

De l’autre, le capital des principaux médias privés d’information, écrits comme audiovisuels, nationaux comme locaux, est concentré entre les mains d’une trentaine d’actionnaires dont certains figurent parmi les principales fortunes du pays (Bernard Arnault, Patrick Drahi, Xavier Niel, François Pinault, Daniel Kretinski, Martin Bouygues, famille Dassault, etc.).

Ainsi, tandis que la soixantaine de quotidiens régionaux appartiennent à six principaux groupes (Sipa Ouest-France, EBRA, Rossel, Centre France, Sud-Ouest et La Dépêche), les dix-neuf chaînes privées de la télévision numérique terrestre sont la propriété d’à peine six acteurs (Altice, TF1, M6, Canal+, NRJ Group, Amaury) qui ne seront plus que cinq en raison de la fusion programmée entre les groupes TF1 et M6.

Ă€ ce panorama succinct, il faut ajouter les processus de concentration entrepris Ă  l’échelle mondiale sur les autres branches du nouvel Ă©cosystème mĂ©diatique. Qu’il s’agisse des fournisseurs d’accès Ă  Internet (Orange, Free, SFR…), des « infomĂ©diaires Â» (Google, Facebook, Twitter…) ou des plates-formes de streaming (Netflix, Amazon, Disney+), chaque couche de ce vaste secteur est dominĂ©e par des entreprises en situation de monopole ou d’oligopole qui accaparent l’essentiel des revenus issus des usagers eux-mĂŞmes ou des annonceurs.

Des industriels en quête d’influence

Pour justifier la fusion entre les groupes TF1 et M6 ou le rachat par Vivendi du pĂ´le « mĂ©dias Â» du groupe Lagardère (Europe 1, Paris-Match, Le Journal du dimanche), les dirigeants des entreprises mĂ©diatiques mobilisent un argumentaire rĂ©current depuis quatre dĂ©cennies : la France doit disposer de « champions Â» nationaux pour faire face Ă  la concurrence « dĂ©loyale Â» des firmes Ă©trangères, garantir la qualitĂ© de l’information (face aux fake news qui circuleraient par le biais des rĂ©seaux socionumĂ©riques Ă©tats-uniens) et prĂ©server l’« exception culturelle Â» hexagonale (Ă  travers notamment les règles de financement du cinĂ©ma français).

Cet argumentaire n’explique cependant pas cette singularitĂ© du capitalisme mĂ©diatique français : impliquer des investisseurs issus d’autres branches industrielles et financières (logistique, luxe, banque, armement, BTP, tĂ©lĂ©communication, etc.), et pour qui les activitĂ©s mĂ©diatiques ne constituent pas l’essentiel de leurs chiffres d’affaires.

Pourquoi s’engagent-ils alors dans un secteur Ă©conomiquement fragilisĂ© face Ă  la dispersion des audiences et la reconfiguration profonde de l’environnement technologique et des usages ?

Si l’on excepte les récents travaux de Julie Sedel qui a entrepris une précieuse sociologie des patrons de médias, la recherche universitaire manque de données de première main pour restituer finement les motivations à l’origine de ces rachats.

Différents indices montrent cependant à quel point l’accaparement des entreprises médiatiques ne relève pas seulement de logiques marchandes.

Elle participe aussi d’une ambition de peser (au moins indirectement) sur les dĂ©bats publics et de servir les intĂ©rĂŞts des autres branches de leurs groupes respectifs. Comment ? En s’érigeant en interlocuteurs privilĂ©giĂ©s d’acteurs politiques dont les carrières sont partiellement conditionnĂ©es par leur visibilitĂ© mĂ©diatique.

Parmi les exemples les plus notoires, on se souvient des liens nourris que Nicolas Sarkozy pouvait entretenir avec Arnaud Lagardère, qu’il dĂ©signait comme « son frère Â», ou avec Martin Bouygues, tĂ©moin de son mariage et parrain de son fils.

Bien que ces derniers aient toujours revendiqué l’absence de pression sur les orientations éditoriales de leurs médias respectifs, la sociologie du journalisme a pu montrer qu’il n’est nul besoin qu’un propriétaire intervienne directement sur les contenus pour que les rédactions en chef évacuent toute information susceptible de déplaire à leurs actionnaires.

Une problĂ©matique ancienne : Ă©loigner les mĂ©dias des « puissances d’argent Â»

Cette concentration des principaux mĂ©dias privĂ©s dans les mains d’une oligarchie industrielle et financière est cependant loin d’être une problĂ©matique nouvelle. Sous la IIIe RĂ©publique dĂ©jĂ , l’accaparement de nombreux journaux par les « puissances d’argent Â» a constituĂ© un enjeu majeur des affrontements politiques.

Si la loi sur la liberté de presse de 1881 a permis la libre expression des opinions par voie de presse, les législateurs n’ont pas interrogé les conditions économiques susceptibles de garantir l’effectivité du pluralisme médiatique.

Strictement rĂ©gi par le jeu de l’offre et de la demande, le marchĂ© des journaux est alors entrĂ© dans une dynamique de massification de l’audience globale de la presse, favorisant les titres « populaires Â» et bon marchĂ©, dĂ©tenus par les milieux d’affaires.

Au tournant du siècle, quatre quotidiens parisiens (Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Matin, Le Journal) dominent outrageusement la diffusion, cependant que l’agence Havas dispose d’un quasi-monopole sur les activités de courtage publicitaire et les Messageries Hachette contrôlent une large part des réseaux de distribution.

Une du Petit Journal du 17 juin 1908. gallica.bnf.fr/BnF

Au cours de l’entre-deux-guerres, diffĂ©rents projets de rĂ©gulation du marchĂ© de la presse voient le jour, face Ă  la multiplication des scandales mettant en cause les relations entre la presse et « l’argent Â». Le rachat du Figaro en 1922 par l’industriel du parfum acquis aux idĂ©es mussoliniennes, François Coty, puis celui du Temps en 1929 par François de Wendel, prĂ©sident du ComitĂ© des Forges, accrĂ©ditent l’image d’une presse mise au service des intĂ©rĂŞts patronaux.

C’est dans ce contexte, ici grossièrement rĂ©sumĂ©, que les pouvoirs publics ont octroyĂ© aux journalistes professionnels un statut reconnaissant l’importance de leur rĂ´le dans les rĂ©gimes dĂ©mocratiques. En crĂ©ant les principes de « clause de conscience Â» et de « clause de cession Â» pour amoindrir la dĂ©pendance des journalistes vis-Ă -vis des vellĂ©itĂ©s propagandaires des patrons de presse, la loi Brachard de 1935 visait Ă  renforcer la crĂ©dibilitĂ© des journaux.

Selon les mots du rapport accompagnant la loi, leur contenu ne devrait ainsi ĂŞtre confiĂ© qu’aux « mains expĂ©rimentĂ©s des professionnels Â», soumis Ă  une dĂ©ontologie propre et dĂ©sormais identifiables par leur carte de presse.

« La presse n’est pas un instrument de profit commercial Â»

La Seconde Guerre Mondiale a contribué à accélérer ce processus de transformations d’un secteur dont les titres les plus commerciaux s’étaient compromis avec l’occupant.

Prenant appui notamment sur la « DĂ©claration des droits et des devoirs de la presse libre Â» Ă©laborĂ©e dans la clandestinitĂ© et posant le principe que « la presse n’est pas un instrument de profit commercial Â», diffĂ©rentes ordonnances Ă©dictĂ©es Ă  la LibĂ©ration visaient Ă  rĂ©former les règles relatives Ă  la propriĂ©tĂ© des journaux, Ă  lutter contre la concentration et Ă  octroyer un rĂ´le inĂ©dit Ă  l’État pour encadrer et rĂ©guler une activitĂ© dĂ©sormais dĂ©finie comme « service public Â» ou, du moins, au service du public.

Au-delĂ  du monopole d’État sur l’audiovisuel, l’ordonnance du 26 aoĂ»t 1944 exigeait notamment la transparence dans le capital du journal, l’interdiction pour un mĂŞme actionnaire de possĂ©der plus d’un quotidien ainsi que l’impossibilitĂ©, pour le directeur d’un journal, d’exercer une fonction industrielle ou commerciale fournissant l’essentiel de ses revenus.

Face aux difficultĂ©s financières rencontrĂ©es par ce que l’historien Patrick Eveno a qualifiĂ© de « presse sans capitaux Â» (de 33 quotidiens nationaux publiĂ©s en 1946, il n’en restait plus que 13 en 1954), ce cadre lĂ©gal a Ă©tĂ© progressivement assoupli, voire ouvertement contournĂ©, Ă  l’image du puissant groupe constituĂ© par Robert Hersant Ă  partir de 1950.

Mais c’est au cours des annĂ©es 1980 que l’ouverture du capital des mĂ©dias aux « capitaines d’industrie Â» s’accĂ©lère, Ă  travers la constitution de groupes pluri-mĂ©dias. EnclenchĂ©e en 1982, la libĂ©ralisation de l’audiovisuel s’est accompagnĂ©e d’un dispositif lĂ©gal fixant des « seuils anti-concentration Â» (loi LĂ©otard de 1986) et de la crĂ©ation d’une autoritĂ© administrative indĂ©pendante chargĂ©e d’attribuer les frĂ©quences nouvellement crĂ©Ă©es aux entrepreneurs privĂ©es, de dĂ©finir leur cahier des charges et de veiller au respect du cadre lĂ©gal (le Conseil supĂ©rieur de l’audiovisuel devenu ARCOM en janvier 2022).

Cependant, comme l’a récemment rappelé Laurent Mauduit, cette dynamique d’attribution des fréquences radiophoniques et surtout télévisuelles a été marquée par d’intenses arrangements entre acteurs politiques et dirigeants de groupes privés, ainsi que par la passivité des responsables successifs du CSA face aux manquements répétés de certaines chaînes privées vis-à-vis de leurs obligations légales.

Garantir l’autonomie des rédactions

Si l’on excepte les quelques mĂ©dias qui appartiennent Ă  leurs journalistes ou ceux dont la gouvernance garantit l’autonomie de la rĂ©daction (Mediapart, Le Canard enchaĂ®nĂ©, Le Monde, etc.), les entreprises mĂ©diatiques françaises, et en particulier les groupes audiovisuels, restent dominĂ©es par des acteurs positionnĂ©s au sommet de la hiĂ©rarchie sociale et qui ont un intĂ©rĂŞt direct Ă  peser sur les orientations politiques et Ă©conomiques du pays.

De rĂ©centes crises sociales (« gilets jaunes Â»), sanitaires (Covid) et internationales (guerre en Ukraine) ont pourtant rappelĂ© Ă  quel point les affrontements politiques s’accompagnent toujours de batailles informationnelles qui mettent en tension les exigences de pluralisme des opinions et de respect de la vĂ©racitĂ© des faits.

Face à la polarisation exacerbée du débat public, les régimes démocratiques doivent ainsi, plus que jamais, disposer de rédactions autonomes vis-à-vis des forces en présence et notamment des plus puissantes d’entre elles, sur un plan financier et communicationnel.

Mais fabriquer un journalisme de qualité a un coût que la dispersion des audiences face à la surabondance de l’offre de contenus parvient, plus difficilement qu’autrefois, à compenser. Dans ces conditions, les fragilités économiques rencontrées par de nombreux médias d’information ont rendu possible les dynamiques de regroupement de leur capital dans un nombre plus limité de mains.

Face Ă  cette situation problĂ©matique pour la salubritĂ© du dĂ©bat public, il faut se pencher sur les rĂ©centes suggestions de Julia CagĂ© et BenoĂ®t Huet et imaginer de nouveaux dispositifs lĂ©gaux pour « refonder la propriĂ©tĂ© des mĂ©dias Â» : renforcement des dispositifs anti-concentration, modification de la gouvernance des entreprises mĂ©diatiques pour mieux protĂ©ger les rĂ©dactions de la tutelle actionnariale, incitation des pouvoirs publics au financement participatif pour diversifier l’origine des capitaux mĂ©diatiques, etc.

Les premiers Ă©lĂ©ments du programme d’Emmanuel Macron, Ă  qui les sondages accordent de très fortes chances de rĂ©Ă©lection, ne laissent cependant pas prĂ©sager d’ambitions rĂ©formatrices sur ce point. Au contraire, c’est Ă  l’encontre des mĂ©dias publics et de leur financement que se sont pour l’heure concentrĂ©es les propositions du candidat. En suggĂ©rant le 7 mars de remplacer la redevance par l’impĂ´t (et par consĂ©quent par une nĂ©gociation budgĂ©taire entre responsables de l’exĂ©cutif et dirigeants des entreprises publiques), Emmanuel Macron laisse entrevoir la possibilitĂ© d’une emprise plus prononcĂ©e du pouvoir politique sur le service public de l’audiovisuel.

C’est pourtant ce même service public qui échappe aux logiques commerciales et à la satisfaction d’intérêts capitalistiques qui gouvernent nombre de médias privés.

Déclaration d’intérêts

Nicolas Kaciaf ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a dĂ©clarĂ© aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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