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« Il est plus compliqué de devenir journaliste en 2022 qu’en 1980 »

« Il est plus compliqué de devenir journaliste en 2022 qu’en 1980 »

On évoque très souvent les journalistes professionnels et leur travail, mais qu’en est-il des futurs journalistes ? Comment les prépare-t-on aux enjeux contemporains de l’information dans un monde en perpétuelle évolution ? J’ai voulu comprendre comment la meilleure école de journalisme 2022 selon le classement du Figaro Étudiant, Science Po, se saisit de ces défis et les transmet à ces étudiants. Je suis allé poser trois questions à Alice Antheaume, directrice exécutive de l’Ecole de journalisme de Science Po et correspondante France pour Reuters Institute (université d’Oxford) qui produit le Digital News Report. 

Aujourd’hui, il est évident que les modes de consommation de l’information ont évolué, notamment avec l’arrivée du numérique. Qu’est-ce que ça a changé dans l’apprentissage des futurs journalistes ? Quelle place prend l’enseignement de la nuance et la culture du doute dans leur formation ?

À peu près tout ! En fait, il y a plusieurs strates : la première c’est que malgré les évolutions en termes d’usages, il y des fondamentaux à comprendre quand on veut devenir journaliste : qu’est-ce qu’une info ? Comment on la vérifie ? Ça fait partie de la base, mais ça devient un peu plus compliqué quand les façons de disséminer les informations, et les non informations, se fragmentent, se multiplient. 
À Sciences Po, on a plusieurs autres strates. Une sur la connaissance des enjeux du monde de demain, comme la transition énergétique, les discriminations, etc… Une autre strate, qui est la multiplicité des formats, change quasiment chaque année. Il y a plusieurs formats qui existent, plusieurs façons de distribuer l’information en fonction de l’audience et des supports. Il faut essayer d’évoluer avec son temps, de regarder les usages et de réussir à produire tous les types de formats, même ceux avec lesquels vous n’êtes pas très familier. Mais il est clair qu’il est plus compliqué de devenir journaliste en 2022 qu’en 1980. 

Concernant l’enseignement de la nuance, en fait, cela commence dès le recrutement de l’école. Lors des examens d’admissions, vous pouvez tout à fait interroger cette capacité à être humble, et à remettre en questions vos a priori. Ensuite, comment on entretient cette capacité ? C’est un questionnement que l’on cultive tout au long de la formation. On sait ce qu’on ne sait pas, mais on ne sait pas toujours ce que l’on sait. C’est la promesse qu’on doit aux lecteurs. Vous connaissez votre audience, vous dites surtout ce que vous ne savez pas, ce qu’il y a à évacuer, et puis il faut être subtile. Le monde dans lequel nous vivons n’est ni blanc ni noir. Tout au long des enseignements à Sciences Po, on entretient ce culte du doute, d’interroger les choses, de se mettre à jour. Et quand on se trompe, ça peut arriver, il y a aussi des bonnes pratiques pour corriger ce qui a été mal dit, ou peu nuancé. Ça fait partie de notre obligation d’honnêteté vis-à-vis des lecteurs. 

Le souci c’est qu’avec les réseaux sociaux, il y a une sorte de prime à un propos péremptoire ou énervé qui va être davantage relayé que quelque chose de pondéré. Donc effectivement, ça ne vous encourage pas à être dans la nuance quand vous rédigez un post. Il faut lutter contre ça : est-ce que je veux avoir le plus de partages possibles, parfois en étant péremptoire, ou bien est-ce que je veux qu’une information de qualité, vérifiée, soit distribuée, mais avec moins d’ampleur ? Notre travail est de raconter la complexité du monde. Et ça, ça ne peut se faire que dans la nuance. 

J’ai pu discuter avec la journaliste Clara-Doïna Schmelck, qui estimait qu’aujourd’hui, le rôle des médias traditionnels est de “contre-attaquer, occuper le terrain” et qu’ils ont encore “un grand rôle à jouer, celui d’une force d’opposition” face aux médias partisans et engagés. Quel est votre avis sur cette opposition entre presse traditionnelle et presse partisane ? Comment aborde-t-on cet engagement journalistique en formation ? 

Ce qui est formidable en France, c’est qu’on a une diversité à la fois de médias en termes de format mais aussi de positionnement éditorial. Il y a très peu de pays en Europe qui ont une offre aussi diversifiée. Dans cette offre très diversifiée, il y a des positionnements plus militants que d’autres, plus factuels. Je n’opposerai pas si facilement les médias traditionnels, qui seraient dans le monde du factuel, aux médias partisans, qui seraient dans le monde de l’émotion si on caricature un peu. C’est un peu plus subtile. 

Ce qu’il faut entretenir chez des jeunes qui s’éduquent ou chez des aspirants journalistes, c’est essayer d’aller contre ses a priori, contre les médias avec lesquels on est déjà familier. Il faut aller lire, écouter, regarder ce qui hérisse le poil. C’est très important de faire cet exercice tous les jours, pour s’éduquer, et c’est un vrai effort. Ça fait partie des bonnes pratiques qu’on devrait recommander dès le collège. 

À Sciences Po, on demande à nos étudiants de vraiment se forcer à consommer tout type de sources d’informations, même celles qu’ils n’aiment pas. Et il y a un exercice obligatoire, en début de Master 2 : on leur donne une zone géographique en Ile-de-France, qu’ils ne connaissent pas, et qu’ils doivent couvrir seuls pendant plusieurs semaines. L’enjeu c’est de se confronter à un quartier qu’ils ne connaissent pas, à un terrain où ils n’ont pas d’attaches particulières. Pour nous c’est très important, car ça aide à s’ouvrir l’esprit, et c’est un vrai effort. C’est aussi le travail de journaliste : ils ne sont pas censés raconter ce qu’il se passe juste dans leur cercle proche, il faut aller ailleurs, plus loin. Ça paraît évident dit comme ça, mais ça demande beaucoup de travail. 

Il y a une véritable problématique qui se pose aujourd’hui, dans les médias, c’est le surplus d’information. À Flint, on a appelé ça l’infobésité. Des personnes arrêtent de s’informer à cause de ce sentiment d’être submergé par l’information, d’avoir peur de manquer quelque chose. Est-ce qu’on aborde cela dans la formation des futurs journalistes ? De quelle manière ?

Je travaille pour le Digital News Report, une étude annuelle sur la consommation d’information dans 46 pays dans le monde. Je suis en charge de la France. Dans le dernier rapport (de 2022, à lire ici), il y a un des points qui est spécifique à la France : nous ne sommes déjà plus dans l’infobésité, mais dans la fatigue informationnelle et la protection par rapport aux informations. Il y a énormément de personnes, et particulièrement des jeunes, qui se préservent et décident de fermer leur flux d’information. Parce qu’ils se sentent déprimés et impuissant. S’informer peut aujourd’hui créer des crises d’angoisse. Il y a deux explications à ce nouveau phénomène : d’abord cette crise sanitaire qui dure, et qui a engendré les soucis de santé mentale que l’on connaît, et la guerre en Ukraine. C’est aussi lié à l’infobésité évidemment, car ces infos et ces images reviennent en boucle, partout. 

Pour sensibiliser à ces problématiques, à Sciences Po, on a plusieurs manières de faire : premièrement, on part toujours des usages comme point de départ. Le travail, c’est de produire de l’information en connaissance de cause : qui consomme ? Comment ? etc… Ensuite, comment crée-t-on une nouvelle forme de journalisme sur la base de ce que l’on sait en termes de consommation de l’audience ? Il y a des cours pour savoir comment lancer sa startup de l’info. Ces cours-là peuvent répondre à la problématique évoquée, puisqu’on crée un média en fonction des besoins, ou des non-besoins, de l’audience. Aujourd’hui à Science Po, on a entre 6 et 8% de nos diplômés qui ont créé leur start up de l’info. Il y a 6 ans, ce pourcentage était quasiment nul. Pour nous, l’entreprenariat dans l’info est un vrai axe important pour la suite.

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