Famine à Madagascar : le climat comme unique explication ?

Famine à Madagascar : le climat comme unique explication ?

En bref :

Alors que l’épidémie de Covid-19 connaît un regain dans de nombreux pays, certains doivent également lutter contre l’insécurité alimentaire, comme le souligne le rapport annuel de l’ONU. Actuellement, c’est Madagascar qui connaît une vague de famine sans équivalent. Les signaux d’alerte se multiplient notamment concernant l’impact climatique sur l’alimentation des populations les plus vulnérables. Mais ce n’est pas la seule cause. 

💡 Pourquoi c’est intéressant ? Selon l’ONU, Madagascar est le «premier pays au monde à souffrir d’une famine causée par le réchauffement climatique». Un cas auquel il faut prêter attention car, combiné à la pandémie et aux conflits, il risque de se reproduire dans un futur proche, ailleurs dans le monde. 

Les faits :

– La sécheresse prononcée qui frappe Madagascar depuis maintenant trois ans a «entraîné un déficit pluviométrique très important dans une région où la population dépend grandement de l’activité agricole» explique Xavier Poncin, directeur pays adjoint à Madagascar pour Action contre la faim. Par conséquent, «la campagne agricole a été extrêmement faible et la période de soudure plus précoce». Ajoutez à ça les effets de la crise sanitaire : plus d’un million de Malgaches se trouvent en insécurité alimentaire.

– Selon un rapport d’Oxfam paru le 8 juillet, près de 155 millions de personnes étaient en situation de crise alimentaire (difficultés d’accès à la nourriture) en 2020 dans le monde, soit 20 millions de plus qu’en 2019. 

– Dans son rapport annuel du 12 juillet, l’ONU estime à 768 millions le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde en 2020, soit 118 millions de plus qu’en 2019. Cela représente environ 9,9% de la population mondiale (contre 8,4% en 2019). 

– Si l’on considère l’insécurité alimentaire (ne pas pouvoir accéder de façon régulière à une alimentation adéquate), plus large, les chiffres sont encore plus vertigineux : 2,37 milliards de personnes en 2020 se trouvaient dans une telle situation, soit 30% de la population mondiale (+320 millions par rapport à 2019). 

–  L’Afrique reste le continent le plus touché, avec 21% de sa population qui ne mange pas à sa faim et 56,6% en insécurité alimentaire.   

🌡️ À quel degré le climat est-il responsable ? 

– Pour Action contre la faim, les changements climatiques «nuisent fortement à l’accès aux aliments, leurs disponibilités, leur stabilité ainsi qu’aux habitudes alimentaires» des populations les plus vulnérables. 

– Comme l’explique Oxfam, les changements climatiques affectent de plusieurs manières l’accès à l’alimentation : la destruction des productions locales, qui entraîne une réduction de l’offre et une hausse des prix ; des voies d’accès et d’approvisionnement rendues parfois inaccessibles ; et un manque d’eau croissant, ce qui impacte tant la quantité que la qualité de l’alimentation. 

– Le nombre de catastrophes météorologiques à travers le monde a triplé depuis 1980, ce qui a plongé près de 16 millions de personnes dans 15 pays différents dans une insécurité alimentaire critique. Les pays en voie de développement et pauvres seront plus marqués par ces événements, car ils «sont moins à même de s’y adapter». 

🤔 Ces événements sont-ils les seuls responsables ? 

– Concernant Madagascar, Mahatante Paubert, enseignant chercheur à l’université de Tuléar, explique que le climat n’est pas le seul responsable, car «cette partie de Madagascar [le sud] se dessèche depuis 3 000 à 4 000 ans». Pour lui, la densité démographique (6 personnes en moyenne par ménage), la déforestation et l’insécurité croissante sont également à prendre en compte, et pas seulement le climat.

– C’est aussi l’observation d’Oxfam : «le cocktail explosif des trois C» explique cette situation alarmante dans le monde : les conflits (deux tiers des 155 millions de personnes en crise alimentaire vivent dans un pays en guerre), le Covid-19, et les changements climatiques. 

– Ce n’est qu’en 2018 que l’ONU a reconnu officiellement un lien de causalité entre conflit et famine. L’institution indique que les conflits armés peuvent avoir deux dimensions d’impacts : direct, lorsqu’ils entraînent des déplacements forcés de populations ou la destruction de stocks alimentaires, et indirect, avec des entraves à l’approvisionnement par exemple.

– En 2020, à cause de conflits, «la principale cause de la faim depuis la pandémie» selon Oxfam, plus de 500 000 personnes vivaient dans «des conditions proches de la famine», soit 6 fois plus qu’en 2019.  

– Pour Caitlin E. Werrell et Francesco Femia, cofondateurs du centre politique non partisan Center for Climate and Security, les changements climatiques déstabilisent des régions entières, et génèrent des conflits entre personnes et entre groupes. Les ressources et les voies d’approvisionnement deviennent des enjeux géopolitiques. 

– Selon Valentin Brochard, chargé du plaidoyer pour la sécurité alimentaire et les moyens d’existence pour Action contre la faim, «pour chaque degré supplémentaire, les conflits entre personnes augmentent de 2,4% et les conflits entre groupes bondissent de 11,3%». 

– Enfin, la pandémie a bousculé les marchés mondiaux : elle a entraîné un chômage de masse, des perturbations dans la production alimentaire, et surtout une hausse de 40% des prix alimentaires, la plus importante de la dernière décennie selon Oxfam. 

Quelles sont les prévisions ?

– Sans action immédiate, Oxfam alerte que d’ici la fin de l’année 2021, 11 personnes par minute mourront de la faim à travers le monde. À titre de comparaison, le Covid-19 tue 7 personnes par minute autour du globe. 

– David Beasley, le directeur du PAM, parle d’un monde «au bord d’une pandémie de faim». Pour la directrice régionale du PAM pour le sud de l’Afrique, Lola Castro, «le pire reste à venir». 

– Dans la fuite d’une partie du rapport du GIEC (lire notre newskit), les scientifiques alertent notamment sur le risque de canicules extrêmes dans les prochaines décennies, qui pourraient menacer de famine 80 millions de personnes en plus d’ici 2050. 

🤔 Existe-t-il des solutions ? Face à l’inéluctable réchauffement climatique, il s’agit plutôt de trouver des alternatives pour ces populations. 

– Pour Action contre la faim, l’un des axes de travail est d’enseigner aux populations vulnérables «comment cultiver dans le respect des terres en pratiquant l’agro-écologie, l’agro-foresterie ou encore l’hydroponie». L’ONG considère l’agro-écologie comme «une réponse complète aux défis de la sécurité alimentaire, de la nutrition et du changement climatique».

Pour Gilbert Houngbo, président du Fonds international de développement agricole (FIDA) de l’ONU, «la vraie solution n’est pas de distribuer de la nourriture, mais de lier humanitaire et développement à long terme pour aider les populations à produire par elles-mêmes». Les femmes souffrant plus d’insécurité alimentaire, il plaide également pour «intégrer la problématique du genre» dans le développement du monde rural, notamment en abordant «la question des héritages, de la propriété terrienne», et en associant les femmes aux «prises de décision communales et rurales».

– La FAO et le PAM mettent l’accent sur la nécessité d’une «amélioration des conditions d’accès à l’aide humanitaire et la poursuite du financement des interventions humanitaires». 

Pour Hélène Botreau, chargée de plaidoyer sécurité alimentaire et agriculture à Oxfam France, «la faim continue d’être utilisée comme une arme de guerre» puisque «les Etats ne financent toujours pas l’appel des Nations Unies à mettre fin à la famine alors même que les dépenses militaires mondiales ont augmenté de 51 milliards en 2020».

– Oxfam France partage également cette vision, en rappelant que «l’équivalent d’un jour et demi de dépenses militaires mondiales – soit 8 milliards de dollars – suffirait à financer la totalité de l’appel des Nations Unies pour la sécurité alimentaire en situation d’urgence». L’ONG insiste sur le fait de bâtir «une économie mondiale plus juste et plus durable».

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