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Spotify et le nouvel enjeu de modération

Spotify et le nouvel enjeu de modération

Écouter de la musique le matin en allant au travail ou un podcast pendant ton footing, c’est peut-ĂŞtre automatique pour toi. Mais est-ce que tu sais que mĂŞme Ă  ces moments-lĂ , des algorithmes interviennent ? Pour comprendre comment, remontons au cĹ“ur du fonctionnement d’une des grandes plateformes de streaming, Spotify. Ce qui s’y joue Ă©volue entre rĂ©munĂ©ration des artistes et recommandations semi-robotisĂ©es. Et plus rĂ©cemment, alors que Spotify hĂ©bergeait entre autres le podcast d’un antivax renommĂ©, un nouvel enjeu, de taille, y a vu le jour : la modĂ©ration de contenus.

đź’ˇ Pourquoi c’est intĂ©ressant ? Étudier le fonctionnement de Spotify dans son ensemble, permet de mieux comprendre les rĂ©centes polĂ©miques concernant la firme suĂ©doise. Ça peut aussi aider Ă  se rendre compte de quelle manière les algorithmes influencent notre consommation de contenus. 

Les faits : 

👤 Carte d’identité

Spotify est le leader mondial du streaming musical en nombre d’abonnĂ©s : en janvier 2022, l’entreprise suĂ©doise cumulait 31% des parts de marchĂ© (180 millions), soit le double du second, Apple Music. Chaque mois, Spotify attire 406 millions d’utilisateurs actifs. La bibliothèque de Spotify est disponible dans 65 pays (CNet, ZDNet). 

Chaque jour, 60 000 musiques sont chargĂ©es sur la plateforme, soit une par seconde. On parle ici d’une bibliothèque de plus de 100 millions de titres, dont 2,2 millions de podcast fin 2020. Ă€ cette Ă©poque, Spotify comptait environ 8 millions de crĂ©ateurs de contenus (Music Business Worldwide). 

đź’° Qui est rĂ©munĂ©rĂ© et comment ? 

Selon le site “Lound and Clear” (créé spécialement par Sotify en 2021 pour expliquer les calculs de rémunération), l’entreprise suédoise ne rémunère pas directement les artistes, mais les ayants-droit : les labels, les distributeurs, les producteurs, etc. C’est à eux, ensuite, de redistribuer cet argent aux artistes auxquels ils sont liés par des contrats.

Comment se calcule cette rĂ©munĂ©ration ? Sur Spotify, elle se chiffre par morceau, chaque mois. Je t’explique : Spotify utilise un modèle au “prorata”, qui consiste Ă  Ă©tablir le rapport entre le nombre total d’écoutes mensuelles du morceau A sur Spotify et le nombre total d’écoutes sur la plateforme sur le mĂŞme mois. Ensuite, on multiplie ce rapport par la totalitĂ© des revenus mensuels de Spotify. L’opĂ©ration est rĂ©pĂ©tĂ©e sur tous les morceaux d’un artiste. La somme obtenue est divisĂ©e entre les diffĂ©rentes parties, dont environ 60% aux maisons de disques et aux artistes. Spotify conserve environ un tiers de ces revenus (Digital Media Finland). En dĂ©cembre 2021, selon cette mĂ©thode, une Ă©coute (trente secondes minimum) rapportait en moyenne… 0,0039 euros Ă  un artiste. En rĂ©sumĂ©, pour gagner 1€, un artiste doit cumuler environ 260 Ă©coutes. Loin des niveaux de rĂ©munĂ©ration des autres grandes plateformes (1€ pour 100 Ă©coutes environ sur Apple Music) (L’ADN, Statista). 

Selon Aepo Artis, l’association europĂ©enne des sociĂ©tĂ©s de gestion des artistes interprètes, en 2020, 90% des artistes sur Spotify touchaient moins de 1 000 euros par an de la plateforme. 1% d’entre eux seulement reçoivent le SMIC (Mouv’). 

🤔 Une rémunération inégale ?

En 2020, les artistes subissaient l’arrĂŞt des concerts provoquĂ© par la pandĂ©mie. Ă€ travers le monde, des dizaines de milliers d’entre eux se sont mobilisĂ©s, via des pĂ©titions (“Justice at Spotify”, lancĂ©e par l’Union of Musicians and Allied Workers, “Broken Records”), pour dĂ©noncer les conditions de rĂ©munĂ©ration de Spotify. Le système est jugĂ© prĂ©caire, inĂ©gal et opaque, une “menace” pour “l’avenir de la musique” selon Guy Garvey, leader du groupe de rock Elbow. L’UMAW plaide pour une rĂ©munĂ©ration minimum d’un centime par Ă©coute et centrĂ©e sur l’utilisateur (c’est-Ă -dire adapter les calculs ci-dessus aux Ă©coutes d’un auditeur plutĂ´t qu’au total de la plateforme). Une Ă©tude finlandaise de 2017 a dĂ©montrĂ© comment le modèle actuel au prorata favorise les artistes les plus populaires et de quelle manière un modèle centrĂ© sur l’utilisateur favorise les plus petits artistes. Une telle approche est aussi plus transparente pour les utilisateurs (Le Monde, Slate, Pitchfork). 

Spotify se dĂ©fend en rĂ©affirmant que la rĂ©munĂ©ration des artistes n’est pas de sa responsabilitĂ©, mais de celle des labels et autres intermĂ©diaires. En 2020, selon l’entreprise, deux tiers de ses revenus Ă©taient destinĂ©s aux ayants-droit, soit plus de cinq millions de dollars (Les NumĂ©riques). 

Certains profitent des failles du système pour s’enrichir Ă  moindre effort. C’est le cas du label hollandais Strange Fruit par exemple : en crĂ©ant des pistes relaxantes de 30 secondes (de la musique lo-fi, bruit de la pluie, du vent, du tonnerre), rassemblĂ©es dans des playlist, il enregistrait environ 15 millions d’écoutes par jour sur Spotify en septembre 2021, soit presque le double de Lady Gaga Ă  la mĂŞme pĂ©riode. Par ce procĂ©dĂ©, le label maximise son flux d’écoute et touche environ 20 000 Ă  30 000 dollars par jour (Rolling Stone, L’ADN). 

La façon dont rĂ©munère Spotify, au nombre d’écoutes, peut ĂŞtre Ă  l’origine de nombreux dĂ©sĂ©quilibres. Et cela dĂ©pend beaucoup des morceaux proposĂ©s aux auditeurs par l’algorithme de la plateforme : plus un morceau est suggĂ©rĂ©, plus il a de chance de cumuler un nombre important d’écoutes et plus la somme versĂ©e au label est Ă©levĂ©e. 

Une bonne partie du problème rĂ©side donc dans cette logique de recommandation, mais comment fonctionne-t-elle ? 

🤖 Robots et humains

Comme toute plateforme de contenus, Spotify a recours à… un algorithme de recommandation ! Il a été développé par la plateforme musicale intelligente The Echo Nest, leader dans la conception d’algorithmes de recommandation (Challenges).

Cet algorithme intervient notamment dans la suggestion des musiques, avec la fonctionnalitĂ© Autoplay (qui te suggère automatiquement un morceau Ă  la fin de chaque chanson, hors playlist) et via l’onglet “DĂ©couverte”. Cet algorithme se divise en deux “filtres” : le content-based filtering, qui dĂ©termine un “profil” utilisateur par de l’analyse de contenus (les chansons et artistes Ă©coutĂ©s, le style de musique, l’acoustique, le tempo, la “dansabilité”). Ces profils musicaux sont ensuite comparĂ©s entre eux et regroupĂ©s en “cluster”, pour permettre d’identifier des similaritĂ©s de goĂ»ts, c’est le collaborative filtering (L’Obs, Toile de fond, Usbek&Rica, Medium). 

→ Stuart Dredge, du Guardian, a réalisé une expérience sur plusieurs années pour analyser la manière dont Spotify utilise ses données.

Cet algorithme crĂ©e Ă©galement des playlists personnalisĂ©es pour chaque internaute : les “Mix du quotidien”, “Nouvelles sorties”, “Radio” et “DĂ©couvertes de la semaine”. Elles se basent toutes sur tes goĂ»ts et tes Ă©coutes. D’autres playlists, celles associĂ©es Ă  un genre musical ou Ă  une ambiance et accessibles Ă  tous, sont entièrement conçues par les Ă©quipes Ă©ditoriales de Spotify. Des recherches montrent qu’une grande majoritĂ© d’auditeurs jugent ces playlists pertinentes, mais peu surprenantes. Ils ne sont qu’à peine un quart Ă  les Ă©couter rĂ©gulièrement. En utilisant un algorithme aussi puissant et prĂ©cis, Spotify participe du fait d’enfermer ses utilisateurs dans ces fameuses “bulles de filtre”, optimisĂ©es pour chacun de nous. Mais les chiffres montrent que ce n’est pas forcĂ©ment ce qu’attendent les internautes (Les Mondes NumĂ©riques, Le Devoir). 

❓ Un algorithme manipulable et biaisé ?

Et comme pour tout algorithme, celui de Spotify n’échappe pas aux biais : selon l’étude de l’Universitat Pompeu Fabra de Barcelone, les algorithmes de recommandation des plateformes musicales renforce les inĂ©galitĂ©s entre hommes et femmes. Un utilisateur doit attendre 7 ou 8 chansons avant d’entendre une artiste. Et la puissance de l’algorithme se ressent dans les chiffres globaux : 25% des morceaux Ă©coutĂ©s sont chantĂ©s par une artiste (20 minutes, The Conversation). 

Comme l’explique Slate, et comme Ă©voquĂ© plus haut, les Ă©quipes Ă©ditoriales de Spotify interviennent dans la crĂ©ation de contenus. En 2020, Spotify propose aux artistes la possibilitĂ© de mieux promouvoir les morceaux de leur choix, en les faisant apparaĂ®tre plus souvent dans cet algorithme de recommandation (rĂ©gulĂ© manuellement par les Ă©quipes Ă©ditoriales…). Cela en Ă©change d’une baisse des royalties versĂ©es aux labels par Spotify… Pratique dĂ©noncĂ©e comme une “payola numĂ©rique”, en rĂ©fĂ©rence aux pots-de-vin et cadeaux offerts aux enseignes musicales, aux programmateurs radio et aux DJ par les maisons de disques pour augmenter les ventes dans les annĂ©es 1950 (Trax, The Guardian, Pitchfork). 

Plus  globalement, Vincent Favrat, PDG de Musimap, spĂ©cialisĂ©e dans la crĂ©ation d’algorithmes de recommandation, explique comment ces mĂ©canismes influencent dĂ©sormais la production musicale. Les artistes peuvent dĂ©sormais savoir ce qui plaĂ®t vraiment, adapter leur style et rĂ©pondre du mieux possible Ă  la demande grâce Ă  des “schĂ©mas”. MĂŞme si cela conduit alors Ă  une “uniformisation” de la musique, Vincent Favrat pense que “la recommandation va stimuler la curiosité”. 

Mais d’un autre côté, avoir recours à la recommandation peut permettre “d’étendre l’appropriation de la culture” en ouvrant l’accès à des styles musicaux à des personnes qui n’en avaient pas forcément l’occasion jusqu’à maintenant (Sourdoreille).

Ces algorithmes de recommandation sont tellement puissants que les ingĂ©nieurs qui les ont crĂ©Ă©s ne savent mĂŞme plus expliquer pourquoi ils Ă©voluent comme ils le font, explique Anne-Marie Kermarrec, ex-directrice de recherches Ă  l’INRIA et actuelle PDG d’une start-up d’algorithmes de recommandation dans l’e-commerce. 

🔎 Spotify et la modĂ©ration 

Depuis 2016, Spotify hĂ©berge des podcasts, Ă©pisodes audios Ă  consommer de la mĂŞme manière qu’une vidĂ©o sur YouTube par exemple. Et comme sur YouTube, depuis 2018, chacun peut diffuser son podcast sur Spotify, sans vĂ©ritable autorisation. Seule condition : qu’il respecte les règles de la communautĂ© Spotify (Numerama). 

Oui mais voilà, à laisser la possibilité à chacun de mettre ce qu’il veut, Spotify s’est retrouvée à héberger les podcasts d’Alain Soral, multicondamné pour antisémitisme, ceux des DéQodeurs, collectif adepte des théories complotistes QAnon ou encore de l’animateur américain controversé Joe Rogan, promoteur de traitements alternatifs contre le Covid-19, numéro un des écoutes de podcasts sur la plateforme en 2021 (pour un contrat de plus de 200 millions de dollars, The New-York Times).

En janvier 2022, plusieurs artistes américains et canadiens, dont la légende du rock-folk Neil Young, ont réclamé de retirer tous leurs morceaux de la plateforme Spotify, refusant d’être associés à des contenus de désinformation sur le Covid. 270 médecins avaient même demandé à Spotify de stopper la diffusion de ce podcast, par une lettre ouverte, après un épisode avec le scientifique Robert Malone, connu pour sa désinformation aux sujets des vaccins à ARN anti-Covid.

Le P.-D.G de Spotify, Daniel Ek, refusait encore cet Ă©tĂ© d’instaurer une modĂ©ration des podcasts. Sous la pression, Spotify a finalement supprimĂ© 70 Ă©pisodes du podcast de Rogan. L’intĂ©gralitĂ© du podcast d’Alain Soral a Ă©galement Ă©tĂ© retirĂ©e de la plateforme et d’autres sont en cours d’analyse par ses Ă©quipes. Mais ces polĂ©miques ont soulevĂ© l’épineuse question de la modĂ©ration pour les plateformes de contenus, qui, rappelons-le, ne sont pas des rĂ©seaux sociaux (Le Parisien, Le Monde, Fact and Furious, Le Temps, Clubic). 

Comme  Facebook, Twitter et les autres rĂ©seaux sociaux avant, Spotify se dĂ©fend en affirmant qu’elle n’est qu’un support de contenus, un “tuyau”, et qu’elle n’a pas Ă  gĂ©rer ces questions de modĂ©ration. L’entreprise suĂ©doise n’a jamais communiquĂ© ses processus de modĂ©ration ni le nombre de modĂ©rateurs qu’elle employait (The Verge, Numerama). Tristan Mendès-France, maĂ®tre de confĂ©rence spĂ©cialisĂ© dans les cultures numĂ©riques dĂ©veloppe les enjeux de la modĂ©ration des podcasts dans le podcast de France Info “Complorama”.

En 2018, Spotify annonce vouloir modĂ©rer certains contenus musicaux qu’elle diffuse. Les chanteurs R.Kelly ou XXX Tentacion (dĂ©cĂ©dĂ© depuis), tous deux accusĂ©s de violences sexuelles, avaient Ă©tĂ© exclus de l’algorithme de recommandation et des playlists de la plateforme. Spotify avait aussi dĂ©cidĂ© d’écarter tout contenu ou comportement haineux. Selon Wallace Collins, avocat spĂ©cialisĂ© dans l’industrie musicale, Spotify aurait supprimĂ© près de 750 000 morceaux de sa plateforme depuis son lancement, sans que les raisons ne soient Ă  chaque fois connues ni que l’artiste ne soit prĂ©venu.e. Parfois mĂŞme, cette modĂ©ration est Ă  deux vitesses, ne touchant pas les stars comme Justin Bieber (en 2020, il avait demandĂ© Ă  ses fans de booster artificiellement les Ă©coutes de sa chanson “Yummy” en manipulant les VPN) ou Chris Brown, pourtant reconnu coupable de violences envers son ex-compagne Rihanna (Rolling Stones, EFF, La Tribune). 

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