Passion economy, banques et porno : le bingo OnlyFans

Passion economy, banques et porno : le bingo OnlyFans

En bref :

Mic-mac en fin d’été : la plateforme OnlyFans, qui permet à des créateurs et créatrices d’entrer en relation directe avec leurs fans, a annoncé le 19 août qu’elle bannirait tout “contenu sexuellement explicite” de sa plateforme à partir du mois d’octobre. La décision est étonnante : la majorité des personnes qui ont fait le succès de l’entreprise y proposent du contenu dit « pour adultes ». Dans un tweet, OnlyFans a expliqué sa décision comme une manière de se mettre en conformité avec les demandes de ses prestataires de paiement. Mais après une semaine de plaintes des clients et utilisatrices, retour en arrière : OnlyFans déclare garder tous les types de production sur son réseau. 

💡 Pourquoi c’est intéressant : parce que le sujet mêle des débats qu’on pourrait croire sans rapport : l’économie de création, le travail du sexe, le pouvoir des banques sur les productions des internautes… Il permet une forme d’exploration des liens entre problématiques numériques et sujets de société. 

Les faits : 

🧑‍💻 Only Fans et l’économie de création

– OnlyFans a été fondé en 2016. Elle compte 130 millions d’utilisateurs et 2 millions de créateurs, selon Le Monde. Si elle a servi à créer du lien entre la rappeuse Cardi B ou le musicien DJ Khaled et leurs fans, la plateforme a rapidement muté pour voir le contenu pour adultes se multiplier, expliquent euronews et Numerama. Un utilisateur paie entre 4 et 40 € par mois pour accéder à la production de la personne qu’il ou elle suit, le créateur en touche 80%, OnlyFans 20%. Ses règles d’utilisation interdisaient déjà les contenus sexuels extrêmes ou criminels.

– La creator economy, parfois appelée ou considérée comme une sous-partie de la passion economy, consiste à créer des contenus en ligne et à en vivre (vidéos Youtube ou Twitch, post et vidéos Instagram, musique et podcast, blogs et écriture sur Substack ou ailleurs… même les memes peuvent être monétisés sur Tumblr, selon TechCrunch). Selon la société de capital-risque Signal Fire, 50 millions de personnes dans le monde se déclarent appartenir à l' »économie de la passion », dont 46,7 millions en tant qu’amateurs. Plus de 2 millions en ont fait leur profession. 

📚 Prostitution, travail du sexe, pornographie ? 

– Grossièrement résumé, les camps qui s’opposent peuvent être réunis derrière l’une des deux positions suivantes : d’un côté, celles et ceux qui considèrent la prostitution comme une exploitation des personnes et veulent à ce titre l’interdire, de l’autre celles et ceux qui considèrent que dès qu’il y a transaction, il y a travail, et que ce travail peut être un choix. Entre les deux, la pornographie peut-être pointée par les uns ou par les autres comme promotrice de violences (sexistes, racistes, homophobes), ou pas forcément, le fait de vendre des images de soi nu·e comme de la prostitution, ou pas (légalement, cette seconde option n’est pas de la prostitution – Le Mouv, Le Devoir). À ces considérations se mêlent des approches légales ou morales variées selon les pays et les personnes.

“Associés au crime, à la débauche et à l’immoralité, les termes “prostitution” et “prostitué·e” sont chargés négativement d’un stigmate qui marque et discrédite ceux et celles qui vendent des services sexuels, écrit la chercheuse Jacqueline Comte. C’est pourquoi, des prostituées américaines ont proposé les termes Sex Work et Sex Worker dans les années 1980.”

– Le gouvernement français refuse l’expression “travail du sexe” (voir Le Média et ce blog Libération) mais difficile de savoir s’il inclut certaines formes de pornographie sous le terme “prostitution” ou non. Dans le cas OnlyFans, en revanche, “tout le monde semble devenir pro-travail du sexe”, déclare la journaliste Kara Swisher dans le podcast Pivot (en anglais). 

– Pendant la crise sanitaire, les travailleuses du sexe (92% de femmes en France selon Le Point) se sont retrouvées en danger aggravé ou sont tombées dans la précarité, rapportent Franceinfo et The Conversation, faute, selon les pays, d’être éligibles aux mêmes aides que les autres travailleurs. Pour certaines, les services en ligne sont devenus une nouvelle manière de toucher des revenus (un témoignage en anglais dans The Guardian), tendance qui a permis à OnlyFans de doubler ses utilisateurs au 1er semestre 2020, selon Le Monde (€).

⚖️ Pour ou contre l’érotisme, la pornographie, les contenus explicites en ligne ? 

Plusieurs débats se croisent ici, qu’il est difficile de résumer. Tentons tout de même :

– Internet et les “tubes”, les plateformes de vidéos, ont totalement modifié l’économie pornographique au tournant des années 2000. La chercheuse et réalisatrice Ovidie, ancienne actrice de films X, estime que le porno est la première industrie à avoir été uberisée. Les actrices y ont perdu tout pouvoir et communautés de fan qui pouvaient leur permettre de négocier avec leurs réalisateurs et producteurs. OnlyFans a renversé cette logique en permettant aux clients/fans de payer directement les actrices/travailleuses du sexe, ce qui offre aux premiers un lien privilégié avec leur star, aux secondes une forme d'indépendance économique et décisionnelle (the New-York Times, en anglais).

– La pornographie en ligne implique des problématiques diverses de modération : tracer une ligne entre ce qui relèvent de l’érotisme ou de la pornographie, ce qui relève d’une représentation acceptable ou non de la sexualité, de ce qui relève de la légalité ou de l’illégalité. Facebook, Instagram ou Youtube ont réglé la question en bannissant la nudité depuis le début. Déléguée à des algorithmes, cette logique donne lieu à des situations étranges et souvent critiquées, par exemple, lorsque des femmes dénudées, y compris dans l’art, sont censurées alors que les hommes (ou les posts conspirationnistes) ne le sont pas (Brennan Center for Justice et the Guardian en anglais, Le Monde €). D’autres, comme Tumblr, ont banni les “contenus adultes” sur le tard. Numerama raconte que cela lui a fait perdre énormément de trafic.

– La protection des mineurs est un point de lutte important. La BBC (en anglais) a par exemple montré que des moins de 18 ans avaient pu se créer des comptes avec de fausses cartes d’identité, sans qu’OnlyFans ne réagisse. La pédopornographie est globalement illégale, mais s’est démultipliée avec l’explosion du net (Marie Claire, Village Justice, Le Monde) et une enquête du New-York Times (en anglais) montre qu’il reste énormément à faire, y compris pour les très gros acteurs que sont Google ou Microsoft.  

– La lutte contre le sexisme, le racisme, l’homophobie et les autres clichés qui baignent le porno peuvent aussi bien venir servir un argumentaire pour sa censure stricte, comme le rapporte NextInpact, qu’un autre, ici développé dans Numerama, qui demande à ce qu’une certaine créativité soit permise ailleurs que sur les plateformes étiquetées X (pour espérer voir émerger des visions moins violentes, en résumé).  

💰 Quel est le rôle des banques ? 

– Dès qu’il y a transaction, il y a besoin de services bancaires. Les plateformes se tournent vers des acteurs traditionnels (Mastercard, Visa) ou du numérique (Adyen) qui doivent respecter les règles, notamment de lutte contre la fraude, de leur industrie. Or, les vidéos pornographiques présentent un risque plus élevé de fraude, rapporte Le Monde.

– Les relations entre monde bancaire et porno sont de toutes manières plutôt froides. Mastercard et Visa ont annoncé le 10 décembre que leurs cartes bancaires ne fonctionneraient plus sur PornHub. Le site pornographique est le 11e site web le plus visité au monde, selon Statista, mais il est accusé d’avoir laissé en ligne de très nombreuses vidéos pédopornographiques, de viol et de revenge porn (ou porno divulgation, écrit Le Figaro, postées sans le consentement d’une ou des personnes concernées). 

– S’il est difficile de savoir avec exactitude de combien de dollars l’industrie bancaire se prive ainsi, le magazine spécialisé dans la culture porno le Tag Parfait a vérifié les chiffres habituellement énoncés sur le poids de l’industrie pornographique. Loin des 100 milliards de dollars fanfaronnés ici et là, il aboutit à l’estimation de 5 milliards de dollars par an dans le monde. 

Dans le Financial Times (€, en anglais) le fondateur d’OnlyFans a spécifiquement pointé les banques pour expliquer sa tentative de modification des règles d’utilisation, et notamment JPMorgan, qu’il accuse de fermer brutalement les comptes des travailleuses du sexe ou des entreprises qui les soutiennent. La banque nie. 

– Pour le journaliste Andrew Ross Sorkin (dans Pivot, en anglais), certains acteurs bancaires n’avaient tout simplement pas envisagé que les travailleuses du sexe soient créatrices de contenu.  

– Habitué à être rejeté et à pousser de nouveaux usages (France 24 évoque le paiement par carte en ligne), le milieu pornographique saura rebondir, selon l’actrice britannique Adreena Winters citée par France Culture et la RTBF. La cryptomonnaie, déjà évoquée dans cette analyse sur le financement de l’industrie par le Tag Parfait, cette autre par L’Écho, pourrait être l’une des solutions adoptées. 



Voir aussi :

Cowen, Nick & Colosi, Rachela. (2021). Sex work and online platforms: what should regulation do?. Journal of Entrepreneurship and Public Policy. 10.1108/JEPP-03-2019-0009 : https://www.researchgate.net/publication/346022112_Sex_work_and_online_platforms_what_should_regulation_do

“OnlyFans’ policy change is as old as the internet”, TechCrunch, 25 août 2021
https://techcrunch.com/2021/08/25/onlyfans-policy-change-is-a-tale-as-old-as-the-internet/ 

« La pornographie est-elle une agression sexuelle sur mineurs ? », Grand bien vous fasse, France Inter, 17 mars 2021, https://www.franceinter.fr/emissions/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-17-mars-2021

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